Des poèmes, et de la réflexion sur le "poétique". Dans la simplicité. "comme un bruit de source..." Nouveaux poèmes de Xavier Bordes
Confessions
I
Je ne suis pas de ceux qui déplorent la vie
même si j'ai manqué les plus brillants bonheurs
et si les occasions d'employer mon génie,
comme de grands vaisseaux aux voiles étourdies,
emportés par les vents vers de spécieux ailleurs,
ont bien souvent passé au large de mon coeur !
J'ai souvent dit "demain" face à la page blanche
quand des yeux émouvants illuminaient le soir
et que l'amour passait en balaçant des hanches,
souvent laissé les fruits suspendus dans les branches
et les poèmes commencés dans un tiroir
au lieu de les cueillir avant qu'il soit trop tard.
J'ai cherché comme un fou l'invisible merveille,
celle, au dedans de moi, qui nourrirait l'espoir,
le télescope où, récompensé de mes veilles,
je verrais s'agrandir au format du soleil
et resplendir l'Etoile, assimilant le noir
comme une plume d'or qui sort de l'écritoire.
Mais si l'astre a brillé, c'est seulement pour d'autres.
Aux doigts qui l'ont touché reluit sa poudre d'or.
Aux fronts qu'il éclaira, en délaissant le nôtre,
un nimbe rémanent, comme au front des apôtres,
atteste qu'ils ont droit à la gloire des forts
et que l'éternité couronne leurs efforts
Pour moi, désespéré par la mort qui s'approche
à pas de loup projetant de m'anéantir,
je m'en vais sifflotant et les mains dans les poches
vers des lointains qui, dans le temps, ne sont pas proches
vers des lointains où sont les îles, les désirs,
les vingt ans et les filles de mes souvenirs.
II
Quand je m'éveille le matin
bercé des rythmes de ma langue
comme si le soleil durant la nuit
n'avait pas cessé de briller
dans les feuillages du ciel noir,
parmi les astres et les mangues,
et ressortait soudain sa pointe d'or de l'encrier
afin de rendre leur vigueur aux élans d'un verbe roulier
que je croyais exsangue,
quand je m'éveille, loin de tout,
à bord d'un merveilleux navire
bercé par le roulis de phrases qui n'ont pas de fin,
par l'océan bercé - par l'océan ! -
qui roule, et tangue, et vire
moustache d'écume à l'étrave et la poupe sollicitée
par mille oiseaux suiveurs clabaudant qu'ils ont faim,
quand je m'éveille le matin
bercé des rythmes de ma langue,
au milieu des odeurs de mer,
d'algues, de rhum, de vanilliers,
à bord de l'océan qui vire et roule et tangue
environné d'oiseaux devins qui crient par milliers,
de dauphins bondissant sur l'eau avec un bel ensemble,
d'écume harnachés, chacun au dos portant
un avatar du dieu-soleil pour cavalier,
on dirait que l'air du temps, depuis peu revenu des îles,
n'a pas encore pu se réacclimater
à la puanteur de nos rues, à la pollution de nos villes,
qu'il cherche à discerner
sous le vacarme des moteurs ivres de pétarader,
les voix d'enfants, les rires argentins de filles
d'un pays où le calme permet d'entendre tinter
les campanules au cou de la brise
et de subodorer la floraison des camomilles.
Là,
le silence vert trempe, le soir,
son rideau de palétuviers dans la pourpre des eaux.
Là, un pygargue bleu
appelé "ciel" dans la langue des indigènes
guide et soutient l'envol d'un tourbillon d'oiseaux.
Comme des monastères suspendus, les falaises crayeuses
campent à l'aplomb du miroir où vaguement ondule
un reflet vertical et blanchi à la chaux.
Immaculé, le littoral sans cesse invite les écumes
souvent divisées par la répétition des grèves
à rejoindre le syndicat du sable illuminé.
Là, le soleil s'endort sous les campanes étoilées du datura
et s'enivre au poison des rêves,
quand la force de son parfum fait éclater la fleur du magnolia.
Là,
je m'éveille loin de tout,
loin des chagrins et des traîtrises,
des sagoins et de leurs bêtises,
sur la dune allongé comme dans un transatlantique.
Outre le bastingage des ajoncs, - chut, pas un geste ! - on voit
quelques loutres de mer s'amuser en famille : les unes rivalisent
de pitreries, à quelques brasses de la rive,
une autre n'est pas moins comique,
qui fait la planche, les yeux clos, jusqu'à ce qu'elle arrive
à casser avec un galet la conque placée sur son ombilic !
III
Le ressac en se retirant
abandonne un murmure qui s'effrite et s'amenuise
ainsi que la queue des comètes.
A force de tendre l'oreille, on entend qu'il répète
la même phrase et de nouveau elle s'effrite et s'amenuise
mais l'injonction à la fin reste claire et nette :
"Plonge dans l'eau câline....
Dans l'eau claire et saline où nagent les ondines....
Plonge dans l'eau câline...
Dans l'eau qui dodeline et lave les ondines...."
Enjôleuse sophrologie
à laquelle on n'a guère envie
de résister... Je plonge donc, le ciel bascule
ainsi qu'une trappe secrète et m'introduit
à l'autre ciel, un vrai ciel d'encre
qui rapidement s'éclaircit
d'une lumière ontogénique et diffuse,
et lorsque mon esprit
retrouve ses esprits et la capacité de commenter
les choses qu'il peut voir,
parmi des arbres du corail dont la poussière scintillante
se soulève à chaque mouvement sinueux de ses hanches,
ses longs cheveux se roulant et se déroulant
du même mouvement que les champs d'algues écarlates,
passe l'amour, incarné en sirène :
elle tourne vers moi, radieuse, son sourire
en murmurant dans un langage qui me semble très ancien
des mots rythmés que je ne saisis pas très bien,
"...empéralum askedor ierramour...
ruidessour... mélalumière aïlenn..."
A peine sortis de ses lèvres,
comme des rubans
couleur de lune, ils s'envolent au gré des hélices du vent,
doucement, doucement,
parfois certains reviennent
tout près, au hasard du courant, et prennent
un air de nostalgie comme pour que je les retienne,
ou se déposent mollement
sur les hauts-fonds de sable blanc...
Et moi, pareil aux mages quand ils suivaient leur comète,
fasciné, je poursuis cette femme marine,
amoureux de son corps troublant,
de ses lèvres, de son regard, de ses dérobades mutines,
de sa proximité lointaine, et des mots qu'elle lance au vent,
"...empéralum askedor ierramour...
ruidessour... mélalumière aïlenn..."
Et qui, longtemps après, lorsque j'ai regagné la terre,
et la ville, et ses puanteurs, et ses moteurs pétaradants,
comme un au-revoir du bonheur, me restent dans la tête.
IV
Je suis né en prison dans le corps d'un garçon,
mais c'eût été pareil dans le corps d'une fille.
Vivre, d'abord, ne m'a pas fait bonne impression :
j'étais un étranger au sein de ma famille :
ça ne se guérit pas avec des bonnes intentions
ni autrement d'ailleurs, mais ce n'est pas le pire.
Ce qu'on appelle amour et grâce à quoi l'on brille
ainsi qu'un chien de chasse averti par son flair,
n'est qu'une hormone, qui fait qu'un sperme frétille,
avec pour ambition d'atteindre à son ovaire !
Le reste est illusion, billevesées, chimères :
au miroir, la bête à deux dos paraîtrait ridicule
sans ce désir, qui n'est pourtant qu'une trouble chimie
instillant dans nos corps de beaux élans utilitaires !
Bien plus tard, j'ai compris qu'on ne guérit de rien,
- même pas d'un baiser ! - pardon de vous le dire,
que seulement, comme une montre trop ancienne
un jour ne repart plus, le mécanisme usé,
que pour nous plus jamais les aubes ne reviennent.
Une chose qu'enfant, j'avais de la peine à réaliser :
que le néant du temps,
sans qu'il y ait de raisons qui tiennent,
bloque un jour le compteur sans nous en aviser !
Enfin, j'ai su qu'il faut s'aimer mais qu'il n'est pas d'étoile,
que nul Enfant Archer ne viendra pour nous réunir.
Que vers l'Eternité le dieu a mis les voiles
sans nous, sans se soucier de nos pleurs et de nos soupirs !
J'ai cru longtemps qu'un chant nous arrivait des galaxies
et qu'une fête se tenait dans les marges de l'univers ;
qu'on nous y attendait, après la fin de cette vie,
pour nous inviter au Banquet - Paradis ou Enfer.
Je sais à présent qu'on est seul, qu'il n'est pas d'ambroisie,
pas de miracle hormis nos rêves et la poésie.
Je croyais ce miracle grand, depuis j'ai découvert
qu'il est triste, petit, minable, minuscule ;
d'autant que j'aille à lui, d'autant il se recule :
mais il est tout ce qui me reste, et ce qui me libère...
Et c'est pourquoi j'y tiens, et c'est pourquoi je fais des vers.
Maison hantée
Je voudrais que ma poésie
fût analogue à ces maisons hantées
qu'affectionnent les films anglais :
baroque, pleine de recoins secrets,
de couloirs intrigants, aux odeurs ténébreuses,
où des armures alignées sous de hauts lampadaires
scintillent d'un éclat mauvais, d'un luisant qui suggère
au visiteur tout un passé d'histoires qu'on doit taire,
crimes de sang, incestes, duels entre cousins,
frères, dont il ne reste rien,
ni traces ni témoins, tant ils seraient anciens...
Tout un passé reparaissant de temps en temps,
comme un texte de palimpseste
ou de grimoire écrit à l'encre sympathique,
et qui remonte à la lumière,
en révélant, parfois lisible, un pan d'histoire
qu'on ignorait, à la manière d'un second visage qui,
par un tour commun aux fantômes,
oblitérant le nôtre transparaît
et nous regarde fixement du fond de ce miroir
qu'on voulait consulter pour y vérifier notre identité...
Il y aurait, dans la maison,
une rotonde où l'on verrait,
à l'occasion, quelques ancêtres translucides
occupés à prendre le thé ;
il y aurait surtout, à deux pas du jardin d'hiver
où parmi des statues au sourire ambigu, sans soins
continuent de fleurir des plantes carnivores
et quelques orchidées redevenues sauvages,
une bibliothèque fantastique, avec colimaçons de fer
qui donnent le tournis quand on monte vers les étages,
jusqu'à la galerie courant sous le plafond
et où l'on a rangé les incunables
auprès d'auteurs dont il se pourrait que personne
excepté moi n'ait conservé le nom.
Quant aux couloirs et corridors,
ce serait un vrai labyrinthe !
L'invité s'y perdrait de croisements en vestibules
ornés de glaces dont certaines sont des portes
closes tantôt sur des hurlements de terreur,
tantôt sur des choeurs séraphiques
ou des gémissements de pauvres choses affamées
qui semblent à jamais inconsolables,
ou sur des comptines plaintives évoquant la bise,
quand elle ne peut s'empêcher
de couler à travers les arbres
comme à travers des doigts filtrerait une onde maligne,
en pleurant que rien, jamais, ne la retient
sans qu'elle puisse pour autant mourir.
Je voudrais une maison dont au grand jour
chaque invité moquerait le mystère
quand à flots le soleil pénètre par la baie,
splendidement vitrée, qui donne du côté jardin.
Mais qui la nuit, quand une harpe toute seule
soudain mouline sa musique,
travaillerait les rêves des sceptiques
et les raisonnements des esprits forts
avec ses tout faibles esprits :
le plus puissant d'entre eux ne pourrait pas
tourner une poignée de porte,
le plus vicieux ne saurait que gémir "Eleanor Eléanor"
et sembler en geignant d'une voix reconnue
nous revenir d'entre les morts !
Malgré tout, quelque part,
un battement farouche et sourd,
comme d'un coeur géant et improbable,
imposerait son rythme parmi les propos
les plus exquis, les plus civilisés,
alors que les gens sont à table :
dans leur verre on verrait trembler
le vin mêlé d'images cruelles, inexpliquées ;
la lumière du lustre battrait la chamade ;
et la peur le cédant à la curiosité
chacun dans les couloirs se précipiterait
pour trouver d'où provient
cette pulsion de coeur malade,
d'une maison qui s'est éprise de ses hôtes
et ne voudrait plus les lâcher,
en s'efforçant de se les attacher
par quelque charme à l'odeur indéfinissable
dont le plus invincible est celui qui leur fait penser
à cette Femme délicieuse
au port de tête un peu penché
et au regard mélancolique,
qu'à chaque étage l'on peut voir portraiturée...
On dirait qu'elle est triste, et pourtant elle est gaie.
Dans ses yeux verts, on lit des promesses mystiques
et d'autres, où l'amour le dispute à la volupté.
Sa chevelure d'or
cascade en liberté sur ses épaules nues,
exhalant toutes les senteurs des foins et des forêts.
Ses longues mains, sa taille flexible et menue,
sous-entendent l'extase à seulement les regarder.
Un petit pot de verre bleu
porte, sur son couvercle d'ambre,
les deux premières lettres d'alphabet entrelacées :
il est le seul objet qu'on voit ; il est placé à l'angle
d'un meuble que le peintre ne s'est pas soucié
de figurer, non plus que tout le reste de la chambre.
Rien, que ce petit pot de verre bleu, marqué AB,
à droite de la Femme aux cheveux d'or,
qui pose comme une allégorie de Pandore !
Je voudrais, je voudrais vraiment
que mon poème fût une maison hantée :
des mots s'écriraient sur ses murs, spontanément,
sans qu'aucune main n'intervienne.
Il y en aurait d'inconnus,
d'autres à consonance ancienne, et quelques uns
nous seraient simplement familiers : parmi eux
reviendrait, comme un leitmotiv
qui hante un opéra tandis que les dieux se déchirent,
le nom cher entre tous : Aïlenn... Aïlenn... Aïlenn... Aïlenn...
sonnant ainsi qu'une vérité difficile à dire
que les murs blancs répètent à l'envi,
rageurs d'être des murs,
de n'être pas vivants à notre place !
Je voudrais que ma poésie fût hantée par la grâce
de la seule qui sans efforts sait entrer dans mes rêves,
tout en dormant à poings fermés tout contre moi.
Une femme éternelle,
qui vaquerait dans la maison faite pour elle,
errerait dans le parc, insouciante et heureuse,
pour y cueillir les fleurs qu'elle aime
- clématites, agapanthes, capucines, tubéreuses -
ou entendre les cris
des tourterelles, rossignols, martinets, hirondelles
du printemps permanent
qui la suit, remuant
sa queue de chien fidèle !
Je la voudrais telle que dans la vie réelle :
en robe blanche et cheveux blonds,
spectrale et belle
comme l'est cette Aïlenn que j'aime et que j'écris,
et qui n'a pas besoin de lire
quels monstres, ni quelles merveilles
elle fait prospérer sans cesse au fond de mon esprit.