Des poèmes, et de la réflexion sur le "poétique". Dans la simplicité. "comme un bruit de source..." Nouveaux poèmes de Xavier Bordes
L'inutile fonction
L'avenir, comme Atlas, sur ses épaules,
sans y songer, spontanément... Il l'avait pris
le jour où il s'était mêlé pour la première fois
d'écrire. Au sens absolu. Pourquoi ? - Parce que
sans doute sa langue à lui, sa langue française
si claire, cette eau qui s'écoulait depuis les sommets
les plus hauts jusqu'à la fontaine, cette langue
avait, bien avant lui, décidé de prendre à son compte
la Terre entière ; avec la pensée de tous ses habitants,
sans distinction : du Papou vêtu d'oripeaux,
à la blonde exquise et liane qui s'avance
en croisant les chevilles, lors d'un défilé
parisien de haute-couture ; du Malien à la
tronche taillée à coups de serpe, au peintre
chinois des hauteurs du Huang-Shan qui,
les yeux mi-fermés, semble toujours sourire,
même lorsqu'il est en colère ! Une langue
qui saisit le glissement fugace de la truite
au fond du ruisseau vert, l'éclair de mercure
de la lune prise au filet d'une vague ; le houleux
bruissement du blé mûr, le frissement de la vipère
qui sinue sous les menthes, comme un rêve de mort
facilement effarouché - qu'on redoute de rencontrer
alors qu'il est déjà lové en nous comme le ver
dans la pomme d'amour...
Comme Atlas. Mais lui,
n'était pas un géant. Et l'avenir, avec tous ses « possibles »
pesait bien plus lourd sur ses épaules que le fardeau
du présent, que le passé même, l'obscur passé
qu'il est facile d'oublier ou de changer commodément
en Grand Mensonge de l'Histoire.
Lui n'était pas
un géant, pourtant il devait vivre comme s'il était
seul à supporter le poids de l'avenir. Comme si
personne n'eût voulu l'aider à soutenir cet écrasante
perspective, abrupte comme une montagne. Comme si
nul autre grain de sable parmi les milliards
d'habitants de cette planète n'osait plus assumer ,
au temps de la Technologie Victorieuse associée
à la Haute Finance, l'inutile fonction de « poète » !